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Mercredi 12 novembre 2008

Planqué derrière un amoncellement putride d’ordures, je l’attendais fiévreusement. Mon genou posé sur le relief inégal du bitume commençait à saigner, tellement je tentais de contenir ma rage en m’enfonçant dans le sol pour que mon corps ne bouge pas. Ce salaud arriverait bien un moment ou un autre, la nuit n’était pas encore à son terme, il me restait encore bien des heures pour exécuter ma vengeance. Mon corps tout entier basculait dans le piège de l’engourdissement, au milieu de toutes ces odeurs nauséabondes. Mais je ne bougeais pas. Il ne fallait pas. Deux mois que je le suivais, deux mois à ne survivre qu’à travers la pensée de cet acte. Si j’avais sombré les premiers jours dans l’affaiblissement de la tristesse, aujourd’hui j’étais prêt. Il connaîtrait enfin la douleur abominable de l’asphyxie. Celle qui m’empêche à chaque seconde de respirer ouvertement, cette asphyxie profonde et assassine qui ne me quitte plus depuis cette soirée d’octobre. Ma poitrine me torture à chaque respiration que je tente, il me semble que mes poumons ne sont plus que deux bouts d’organes amputés, des restes de mon ancienne vie. Mon cœur aussi n’est plus qu’un reste. Je sens son odeur de pourriture s’élever à travers ma poitrine, je l’imagine asséché par la douleur, racorni par l’amertume. Il doit être aussi répugnant que la ruelle crasseuse où je me trouve. 

Ce salaud n’est toujours pas là, il a peut être senti le danger. Il a peut être fermé son bar plus tôt que d’habitude pour pouvoir rentrer chez lui plus sereinement, dans la pénombre encore légère du début de soirée. 

Je commençais à sentir l’abattement au plus profond de moi, quand il apparut au bout de la ruelle. Je le distinguais difficilement, mais j’avais appris à reconnaître sa démarche. Son allure, sa physionomie, le bruit de ses pas sur le sol encrassé de sa rue étaient les seuls détails qui nourrissaient mes pensées depuis deux mois. Encore quelques pas dans cette nuit putréfiée et il serait à ma hauteur. 

Cinq secondes, quatre, trois, deux, un… Je ne lui laissai pas le temps de la surprise, mes mains étaient déjà encerclées autour de son cou bondissant de peur. Le dos blessé contre le mur froid, il me regarda avec stupeur. Il devait se demander qui j’étais, ce que je lui voulais. Il ne se doutait pas un seul instant que son quotidien était épié dans les moindres détails depuis des semaines. La rage bouillonnante en moi ne me laissait pas la possibilité d’articuler le moindre mot. Pourtant je voulais qu’il sache. Je desserrai imperceptiblement mon étreinte de son cou, pour le regarder bien dans les yeux. Face à l’assassin de ma femme, la violence m’envahissait maintenant. Je lui criai les mots crus inlassablement répétés depuis des jours, je voulais qu’il se rende compte à quel point il avait détruit ma vie. Mes mots s’enchaînèrent comme des balles d’une mitraillette déchaînée, il comprit qui j’étais. Il me supplia de le laisser en vie, il voulut me convaincre de son regret. Ce n’est pas elle qui était visée ce soir d’octobre, c’était un accident. Il pleurait comme un gamin, ridicule par ses grimaces tordues. 

J’allais enfin le voir souffrir, lui faire subir la douleur du manque. Bientôt, il n’aurait plus d’air, tout comme moi depuis la mort de mon aimée. 

Soudain la pensée de ma femme envahit toute ma tête. Je la vis devant moi, tel un ange pur au milieu de toute cette saleté nocturne. Je me souvins alors de sa bonté, de son regard porté vers les autres, de celui qu’elle m’avait fait devenir. Elle m’avait fait me repentir de tous mes actes passés, elle m’avait transformé par la bonté de sa personne. Et moi aussi j’étais devenu un homme bien. Le type face à moi devait se demander ce qui se passait. Il n’osait dire un mot. Au fond de moi je senti un doute étrange. Depuis que je préparais cette vengeance, jamais je n’avais envisagé la possibilité d’un regret, d’une faiblesse. Pourtant, maintenant, face à lui, je repensais à toute la bonté de mon ange-gardien, cette femme qui était devenue ma vie. Elle n’aurait jamais voulu me voir ainsi. Elle n’aurait jamais souhaité sa vengeance, même contre un salaud de ce genre. Je ne pouvais pas la décevoir maintenant. Pas après tout ce qu’elle avait fait pour moi. 

Mes mains desserrèrent le cou meurtri du sale type, il se mit à inspirer très fort pour reprendre son souffle normal. Je jetai mon regard dans ses yeux, et, sans un mot, je le laissai partir. 

Il ne saura jamais ce qui s’était passé cette nuit-là, ce qui l’a sauvé. 

Il ne saura jamais que la femme dont il avait enlevé la vie lui avait sauvé la sienne. 

Je me résoudrais à le laisser vivre, pour respecter ce qu’était mon aimée, pour respecter l’homme qu’elle m’avait fait devenir. Cette nuit-là elle sauva ce pauvre type, et elle me sauva aussi, une seconde fois. Elle serait à jamais mon ange-gardien et le sien.



Carole 
Par Florent Gaillard - Publié dans : DesLyres Angers
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Commentaires

Et ben il l'a échappé belle celui-là... C'est beau ce pardon de l'au-delà, ça redonnerai presque espoir en l'humanité tiens.
Commentaire n°1 posté par Luma le 12/11/2008 à 20h16
Argh! Hé bien en voilà un qui à eu chaud où je pense!
Commentaire n°2 posté par Elodie le 22/11/2008 à 22h54

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