La jalousie
Ce matin-là en se levant, Dick Chambers se sentait parfaitement bien, vraiment en pleine forme, et cétait devenu assez rare pour mériter dêtre signalé. Il saisit le petit carnet à coté de son lit qui lui servait à noter ses rêves (oui, bon, ses cauchemars, mais ça lui faisait toujours du bien de les écrire, comme si ça pouvait les tenir à distance) et écrivit :
22 juillet 2005 : aucun rêve, et je pète le feu !!!
Dick nétait pas un partisan des points dexclamations dhabitude : trois était le maximum quil sétait jamais autorisé. Et il se leva en sifflotant, tout content.
Sa fille de 5 ans, Nell, saperçue tout de suite quil allait mieux et pépia comme un oiseau toute la journée, jusquà ce quil lamène à lanniversaire dun de ses amis en début daprès-midi. Il lui promit quensuite, ils iraient tous les deux dîner au McDonald puis quils se loueraient un dessin animé : la version dune grande soirée pour une petite fille de cet âge. Par moment, il avait hâte quelle soit assez grande pour être initiée à la véritable gastronomie et au cinéma
A dautres, il aurait voulu arrêter le temps et quelle ne grandisse jamais.
Il sétait arrangé à son travail pour avoir son samedi de libre, pour Nell, et maintenant quelle était occupée il ne savait plus trop quoi faire pour soccuper. Oh, bien sûr, il pouvait rentrer chez lui et faire le ménage, la lessive, et autres joyeuses activités. Peut-être même faire les courses avant.
Et puis quoi encore ? Il était libre.
Il téléphona à son ami Tom, histoire de lui demander si jamais ça lintéresserait de faire
heu, quelque chose, nimporte quoi. Ce qui fit bien rire Tom qui était avocat et qui travaillait, lui, le samedi. Le dimanche aussi dailleurs. En fait, la seule chose capable de mettre Tom en arrêt maladie serait sans doute un boulet de canon tiré à bout portant.
Cependant, même si Dick avait fort peu doccasion de le montrer, il savait se montrer irrésistiblement entraînant quand le besoin ou lenvie sen faisait sentir. Au final, Tom le pria daller lattendre chez lui, et promit darriver bientôt. Parfait. Au pire, il y avait une piscine, un billard, un home cinéma et une vidéothèque bien garnie chez Tom, Dick naurait donc pas le temps de sennuyer.
Il entra avec la clé que Tom lui avait confié il y a longtemps (quand Jane menaçait de kidnapper Nell, bon sang, deux ans déjà ! Il avait bien cru que cet enfer durerait toujours, alors que le temps file à toute allure depuis que cest fini !). Enfin, il fallait un bip-bip pour le portail, le code, une clé et une autre clé, avant de pouvoir enfin entrer dans le saint des saints, La Maison De Tom F. Guninger, qui valait au bas mot mille fois le prix du clapier dans lequel lui-même vivait. Et Tom ny mettait quasiment jamais les pieds. Allez comprendre.
En poussant la porte, Dick fut traversé par un frisson. Sa belle humeur senvola instantanément. Il resta pétrifié quelques secondes, puis lidée (quelle pourrait en profiter non il ne faut jamais rester immobile) que ce nétait pas une bonne idée le fit se plaquer dos au mur, regardant dans tous les sens comme un animal traqué. Puis il se détendit : il ny avait rien (heureusement, ce nétait quun pressentiment, pas une de ces attaques de paniques dont il avait eut tant de mal à se débarrasser). Il avait dû rêver tout éveillé, une fois de plus. Vivre avec Jane lui avait limé les nerfs, cétait normal, mais maintenant il était libre et elle était en prison. Difficile davouer à sa petite fille que sa propre mère était en prison pour torture physique et psychologique sur son père (ça portait un autre nom, au procès
comment déjà ? En tous cas ils navaient pas dit que sa femme le battait. Sans doute quun petit bout de femme qui bat son mari même après leur divorce, ça fait plus ridicule que dangereux). Mais Nell ne parlait jamais de sa mère. Elle se souvenait sans doute de certaines scènes.
Dick entra dans la maison et alla dans la cuisine. Il évita soigneusement le bar (lalcool rendait tout bien pire encore, et il ne pouvait pas se permettre de sombrer dans lalcoolisme, pas avec Nell) et mis la bouilloire sur le feu, histoire de se faire quelque chose de chaud. La chaleur lapaisait toujours, tandis que la simple idée de son ex-femme le glaçait. Heureusement, il faisait une chaleur denfer au-dehors. Est-ce que Tom lui en voudrait si il arrêtait la climatisation ? Difficile à dire
Il sinquiéterait sans doute. Inquiéter qui que ce soit était bien la dernière chose dont Dick avait envie ce jour-là. Il écuma les placards de limmense cuisine et se trouva du thé vert. Parfait.
Il essaya de ne pas penser à Jane, mais cétait dur. Dieu quil lavait aimée. Elle était la plus belle, la intelligente, la plus drôle, la plus sexy, la plus tout. Elle avait tout ce qui manquait à toutes les femmes du reste du monde. Dick se défendait assez bien à ce petit jeu-là lui aussi, et il se mit en devoir de faire une cour effrénée à la belle, à tel point quil lui demanda plus tard comment elle navait pas eut peur de lui. Sauf quil découvrit, plus tard encore, quelle navait peur de rien. Et quil lui en fallait toujours plus. Toujours de plus de compliments, toujours plus de cadeaux (elle gagnait plus que lui et les faisait vivre tous les deux, mais les cadeaux étaient des preuves), toujours plus dattention. Il ne regardait jamais les autres femmes, mais elle commença à être jalouse de toutes celles quil connaissait, puis de toutes celles à qui il parlait, puis de toutes celles qui croisaient son regard
Et quand elle était jalouse, elle le lui faisait savoir en lhumiliant ou en le blessant. Certaines fois, il ne savait même pas quelle fille, quelle situation avait ainsi déclenché la colère. Il se faisait toujours avoir, y compris par le plus beau piège, le plus fort : il sétait mis à se demander ce qui ne tournait pas rond chez lui pour avoir peur de sa propre épouse, pour être si blessé par ses plaisanteries, pour croire quelle faisait exprès de lui planter sa fourchette dans la main ou de le faire tomber dans lescalier. Dès quil montrait ses soupçons, Jane sécroulait, la femme forte devenait une petite fille en larme qui suppliait pour avoir son pardon, et il se traitait de monstre de lui faire tant de mal.
Bref, cétait une machination aussi parfaitement imaginée quexécutée. Il mit leurs problèmes de couple sur le compte de la grossesse, et fit de son mieux pour arranger les choses. Même quand la seule idée de rentrer chez lui commença à lui faire horreur.
Plus tard, avec larrivée de Nell, les choses commencèrent à aller mieux. Dick était en adoration devant sa fille et passait tout son temps à prendre soin delle, ce qui lui évitait de se retrouver en tête-à-tête avec sa femme. Nell était bien la seule femme au monde dont Jane ne soit pas jalouse, la considérant comme une extension delle-même, comme sa création. Elle préféra bien vite son père à sa mère, et même ce choix passa très bien. Dick était heureux.
Cétait plus tard que les choses avaient empirées.
Dick saperçu que depuis tout à lheure, il faisait rageusement les cents pas dans la cuisine. Et quil avait oublié dallumer le feu sous la bouilloire. Sûr quà ce rythme-là il pouvait toujours attendre. Il répara son oubli et alla dans le salon pour regarder des films. Sauf quil se perdit et finit par trouver, dans une petite pièce pleine de livres, une télévision. Elle ferait très bien laffaire pour le moment : il avait besoin de se changer les idées de toute urgence.
Au lieu de ça, il tomba sur un reportage qui ramena immédiatement le souvenir de Jane : il y avait eut trois évasions de sa prison dans laprès-midi. Deux dentre elles avait été recapturées, la troisième courrait toujours. Ils ne donnaient aucun nom. Lhorreur envahie Dick aussi brusquement que si il avait plongé dans un bain glacé. Non, pas ça, pas elle, toutes les prisonnières du monde mais pas elle !
Elle qui le frappait avec le fer à repasser.
Elle qui lui plantait des aiguilles dans les doigts.
Elle qui lui brûlait le torse avec sa cigarette.
Elle qui avait ses yeux de folle, quand elle décidait quil lavait trompée ou quil allait la tromper ou quil voulait la tromper ou quil pensait à une autre femme. Les yeux de folle prévenaient (oh, pas longtemps à lavance, une ou deux secondes, pas assez pour fuir, juste assez pour avoir peur) quil allait y passer, quil allait avoir mal physiquement. Pour les petites tortures mentales (et il en avait mit, du temps, à admettre que cétait bien de la torture mentale), elle souriait juste avant. Cétait un jeu quelle jouait avec tous ceux qui lui déplaisaient. Les coups étant bien évidemment réservés à son chez mari.
Pas de panique. Oui, évidemment, il y avait des évasions. Ce sont des choses qui arrivent. Les femmes qui sévadent sont celles qui sont mal surveillées, celles qui ont commis des tout petits délits, pas celles qui battent leur mari
Sauf que quand le mari fait un mètre quatre-vingt soit trente centimètres de plus quelles, personne ne les prend au sérieux, les femmes qui battent leur mari. Lui-même avait tellement honte quil nen parlait à personne et refusait de savouer à quel point elle lui faisait peur et mal. Jane avait des amants, beaucoup (elle devait coucher avec tout ce qui portait un pantalon à moins de dix mètres delle). Mais quand il lavait appris, ça ne lui avait rien fait. Lessentiel était de cacher quelle le battait. De cacher quelle était folle. De cacher que la mère de son enfant était une véritable psychopathe, quil lavait épousée et quil se laissait faire sans rien dire parce quelle se lassait plus vite comme ça.
Personne ne savait. Personne ne pouvait comprendre.
Jane avait besoin que Dick laime pour vivre. Elle ne sétait pas rendu compte, elle si intelligente, que personne au monde ne pouvait aimer comme elle exigeait dêtre aimée.
Sans Nell, peut-être quil serait resté avec Jane pour toujours (en tous cas, jusquà ce quil meurt). Mais sa femme avait commencé à le frapper devant sa fille. Comment pouvait-il laisser Nell grandir devant ce spectacle ?
Il avait demandé le divorce et la garde de Nell. Cest là quil avait rencontré Tom, qui sétait battu pour quil lobtienne. Ce nétait pourtant pas facile. Jane lavait traîné dans la boue et avait assuré que les cicatrices de Dick venait de jeux masochistes auxquels il sadonnait hors relation conjugale. Finalement, ils lavaient eut en frappant là où ça faisait mal : Dick avait avoué une liaison imaginaire. Sous le coup de la fureur, Jane faillit le tuer, ce qui convainquit définitivement juge et jurés et acquis pour toujours à Tom la gratitude de Dick. La fin du cauchemar.
Un cauchemar ne finit jamais, nest-ce pas ?
Devant la télévision, Dick pleura. Il avait peur, si peur
Elle était peut-être là.
Elle savait que cétait là que Dick sétait réfugié quand le tribunal lui avait interdit de sapprocher de sa fille et de son ex-mari, et quelle avait commencé à les harceler.
Elle ignorait leur nouvelle adresse puisquils avait déménagé dès quelle avait été arrêtée. Arrêtée pour maltraitance sur son ex-mari, un grand gaillard qui lavait sûrement cherché, personne ne devait se méfier delle en prison.
Elle avait sûrement réussis à avoir de son foutu parfum quelle ne quittait jamais, le plus chic évidemment, Chanel n°5. Le plus terrifiant parfum du monde.
Le sifflement de la bouilloire ramena Dick sur terre. Ses mains tremblaient, ses jambes aussi, et il avait plus que jamais besoin dun truc chaud. Brûlant. Bouillant. Peut importe. Il se sentait glacé.
Personne naurait put entrer dans la super-baraque super-équipée de lami Tom, pas vrai ?
(sauf elle une fois elle a réussi à entrer et a presque réussi à le tuer)
Il devait arrêter sa parano. Il devait être fort. Parce que sil devenait fou, qui prendrait soin de Nell ?
Il dû se guider au bruit pour retrouver la cuisine.
Mais si quelquun le guettait, ce quelquun naurait rien de plus facile pour lavoir que dattendre dans la cuisine. Quand ils entendent la bouilloire siffler, les gens se précipitent. Donc on attend près de la bouilloire, plaqué le long du mur. Une poêle à la main. Et dès que le type franchit la porte, BANG ! On lui fait voir trente-six chandelles. Et on rit. Parce quon sait que le type savait et avait peur et quil sest fait avoir quand même. Et on lui explique à quel point il est merdique. Et méchant.
Bon Dieu, pensa Dick, je deviens complètement parano. Cette foutue bouilloire va exploser si ça continue, et moi je reste là terrorisé par mon propre cerveau !
Il était dans le couloir, devant la porte de la cuisine, et savança lentement. Cétait tout ce dont il était capable. Il mit la main sur la poignée. Derrière la porte, la symphonie pour vapeur et embout siffleur atteignait son apogée.
Dick sentit alors le plus terrifiant parfum du monde.
Elle était là.
Il fit demi-tour. Pas pour fuir. Pour trouver une arme et se battre. Entre deux placards bourrés de documents, il y en avait un consacré au sport, où il trouva une batte de base-ball. Parfait.
Brusquement il se pétrifia. La bouilloire ne sifflait plus. Quelquun lavait retiré du feu.
Il entendis des bruits de pas derrière lui. Et le parfum. Lodeur de Satan.
« Salut, Chéri, dit une voix douce et tendre dans son dos.
Avant quil ait eut le temps de se retourner, un coup lui écrasa le dos. Il lâcha la batte.
Elle tenait une poêle et lui souriait.
_ Et dire que tu as abandonné ta fille dans un moment pareil. Pour te planquer dans cette forteresse. Mais quel lâche.
Elle ponctuait chaque phrase par un coup de poêle. Repris par lhabitude, Dick se roula en boule, protègea sa tête avec ses bras, et attendit.
_ Ten as bien profité, hein ? Quand jétais pas là ? Baise tous les soirs et le double les week-ends, hein ?
Elle frappait.
_ HEIN ?
Cest finit pensa Dick, elle va me tuer et me découper en morceaux et me planquer dans les murs et personne ne saura jamais et Nell OH MON DIEU NELL ELLE VA RETROUVER NELL !!!
Et puis quoi encore ?
Au moment où elle sy attendait le moins, il lui attrapa les jambes et la fit tomber, puis lui sauta dessus pour limmobiliser. Il était en sang et avait mal partout, néanmoins elle se laissa désarmer avec une facilité étonnante. Allait-elle réutiliser la technique qui marchait si bien au début de leur mariage, la transformation en petite fille repentante ? Le croyait-elle si naïf ?
En fait, pas vraiment. Pendant quil récupérait la poêle, elle avait glissé sa main libre sous sa ceinture et en avait sortit un énorme revolver. Comment une évadée de prison pouvait avoir une telle arme si vite ? Question secondaire qui pourtant pris toute la place pendant une précieuse seconde. Jane lui dit de la lâcher. Il la lâcha. Oh, comme elle souriait !
Folle. Complètement folle.
Et armée.
Il se mit à guetter linstant, ce petit moment où ses yeux montreraient la folie de leur propriétaire. Et quand ça arriva, il savait quil avait quelques secondes pour se jeter sur elle.
Il se jeta.
Elle fit feu.
La douleur lui perça lépaule droite, dabord si faible quil pensa à une piqûre, puis intense, profonde, brûlante, invincible. Trop tard. Continuant sur sa lancée, il parvint à la faire tomber à nouveau. Sauf que cette fois, elle faisait tout sauf se laisser désarmer et parvins à le repousser dun coup de pied dune force étonnante. Terrifié, impuissant, Dick senfuit, courant aussi vite quil le pouvait vers la cuisine, à la recherche dune arme et dune cachette. Jane le suivit en riant. Elle prenait son temps, goûtant pleinement le plaisir de ce jeu du chat et de la souris.
« Mon chéri, chantonna-t-elle de sa voix si douce, mon adorable chéri, tu savais bien quil ne fallait pas me trahir ! »
La cuisine, enfin. Les couteaux. Un hachoir, encore mieux. Le placard, sous lévier, quasiment vide. Immense. Il louvre à la volée et fait claquer sa porte si fort quelle se rouvre légèrement dans un grincement.
Jane entre, larme directement pointée sur le placard, triomphante :
« Je te tiens ! »
Sauf que Dick ne sest pas caché dans le placard : utilisant les ruses de son adversaire, il a tout simplement attendu près de la porte, plaqué contre le mur. Maintenant, il est en bonne position pour porter le coup fatal. Jane na même pas le temps de hurler avant de mourir.
Contemplant le corps à ses pieds, Dick se demande pourquoi il ne la pas tout simplement désarmée. Cétait quand même la femme quil aimait. La mère de Nell. Mais le cauchemar naurait jamais eut de fin alors. Seule la mort pouvait les protéger de ce démon
Et encore.
Ce ne fut que lorsque Tom rentra et le pris par lépaule que Dick réalisa quil était resté plusieurs heures à parler avec la morte, à vérifier quelle ne bougeait plus, quelle ne bougerait plus jamais. Parce que cétait courant dans ses cauchemars : il la tuait et elle ressuscitait, après quoi elle le tuait en se moquant de lui. Mais non. Pas cette fois. Cette fois, il avait commis un crime.
Tom lui conseilla de se rendre à la police et dinvoquer la légitime défense. Il se ferait soigner sa blessure là-bas. La main de Jane était encore crispée sur larme qui avait tiré, cétait un bon point. Tom lui promit quen plaidant la légitime défense, il pourrait sen sortir.
Dick lui dit juste :
« Sil te plait, est-ce que tu pourrais aller chercher Nell pour moi ? »
Puis il sécroula. La balle lavait vidé de son sang. Définitivement.
Marine
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