Et voici une nouvelle excellente que P'tit Juju nous a fait partager jeudi dernier. De confidence d'écrivain, l'inspiration lui aurait été profitable alors qu'il était en plein travail ... je vous laisse deviner, disons qu'à la manière d'un bourreau à sa guillotine, il coupait des têtes ...
Histoire de poissons
Il est commun dans notre société de dire, voire daffirmer, que lHomme est lanimal le plus intelligent sur Terre. Certes, les scientifiques nexcluent pas le fait que les autres créatures peuplant cette planète soient aptes à comprendre certaines choses et à agir en conséquence, ce que certains nomment le « sixième sens ».
Lorsque je travaille le poisson, lété, je me surprends à me demander : « A quoi pensent les poissons ? »
Etant donné que nos « têtes chercheuses » nont pas trouvé de constructions sous-marines, non-humaines, on peut supposer que ces créatures vivent selon les lois de la Nature : se nourrir et se reproduire.
Et si les scientifiques se trompaient ? Et si les poissons étaient aussi intelligents que nous ? Supposons que ce soit le cas
Il faisait beau ce jour-là. Le soleil illuminait les eaux peu profondes du Lac Léman, les courants chauds et froids se suivaient, se mélangeaient, offrant une température idéale pour ce mois dAvril.
A quelques mètres de la berge, un tube de métal, entouré dune matière blanche flottante, était relié à un filet de pêche. A coté de ce que Ceux-du-Dessus appellent une « marque », deux perches se préparaient à une inspection. Lune des deux, un vieux mâle de 25 cm de long et pesant environ 1 Kg expliquait certaines règles de survie à lautre. Cétait un expert en la matière, à en juger par sa corpulence, et de surcroît, responsable dun banc. Nous lappellerons Marcus. La seconde perche, plus petite, 10 cm de long pour environ 65 g, écoutait avec attention. Ce jeune mâle, âgé denviron 3 ans, prenait à cur son rôle dassistant. Nous le nommerons Tony. (le langage des poissons sera traduit en langue humaine !)
_ Bien ! sexclama Marcus. Procédons à notre vérification quotidienne.
Les deux poissons quittèrent leur poste en surface pour longer le filet.
_ Peux-tu me dire pourquoi nous observons les membres de notre banc piégés entre ces mailles, Tony ?
_Pour évaluer la perte de femelles afin de la limiter et dassurer la pérennité de notre race, répondit aussitôt la jeune perche.
_ Bien
très bien. Tu as appris ta leçon, cest déjà ça.
Le gros mâle sarrêta soudain. Tony, surpris, évita de justesse son mentor et regarda dans la même direction. Six perches, de la taille de Tony étaient enchevêtrées dans le filet, pratiquement les unes sur les autres. Cétaient des femelles.
_ Tiens, sécria Marcus. Les piailleuses se sont fait prendre !
_ Cest dommage, intervint Tony. Elles étaient en âge de pondre.
_ Oui, oui. Mais bon, lavantage, cest que mes ouïes vont pouvoir se reposer.
Le jeune mâle retint une réplique, ne voulant pas se mettre le gros à dos.
Ils progressèrent le long du piège artificiel et passèrent devant une perche aussi grosse que Marcus :
_Jy crois pas ! sexclama celui-ci. Ils ont eu la grosse Bertha !
Il se retourna vers son assistant et lui dit à voix basse :
_ Au moins, sans cette affamée notoire, les petits auront plus de chances de survivre cette année. On peut considérer que Ceux-du-Dessus ont fait une bonne action en lattrapant.
Tony acquiesça. Il se souvenait encore des premières années difficiles de sa courte vie. La peur dêtre dévoré par la tristement célèbre Bertha. Et même maintenant, lui et ses congénères luttaient pour trouver des proies sans en être une.
Ils passèrent devant plusieurs jeunes gardons. Marcus se désolait de les voir tomber dans ces pièges si facilement car pour lui, cétait des repas de perdus.
Une jeune perche retint son attention :
_ Qui est-ce ? demanda-t-il à son assistant. Sa tête ne me revient pas.
_ Cest normal, répondit celui-ci. Il nest pas de notre banc.
_ Ah, je me disais aussi. Eh bien ! Cest une bonne nouvelle, un concurrent en moins, cest toujours ça de gagné.
Sur la dizaine de mètres suivante, ils croisèrent plusieurs mâles, morts dépuisement. Tony sinquiéta du nombre grandissant de capturés. Il fit part de ses observations à Marcus qui lui répondit en riant que ce nétait pas une grosse perte car cela leur ferait plus dufs à féconder. Tony comprit que son mentor ne cherchait pas à assurer la survie de son espèce mais à posséder le plus de femelles, et par conséquent de descendance. Comprenant également lattitude glaciale et sans pitié de Marcus, il préféra ne rien montrer afin de ne pas finir dans son estomac.
_ Aha, en voilà une bonne surprise ! sexclama Marcus, faisant sursauter Tony. Ne serait-ce pas notre super athlète ? il sapprocha de lui. Bah alors mon poisson, on sest fait prendre pendant quon draguait les perchettes ? Fallait faire plus attention !
Le jeune mâle, furieux davoir été traité de « poisson », le plus haut degré dans les insultes entre perches, se débattit avec une énergie nouvelle, en vain. Marcus jubilait devant limpuissance de son plus grand rival dans le banc. Avec ses couleurs vives et son corps puissant, il attirait toutes les jeunes femelles, laissant ce pauvre Marcus seul et sans conquêtes. Satisfait, il continua son inspection. Tony le suivit, jetant un regard plein de compassion à son frère maternel. Ils passèrent devant de nombreux mâles et femelles étrangers au banc. Ceux qui étaient encore en vie semblaient désespérés, attendant une mort lente et douloureuse. Parmi eux, une femelle attira le regard de Tony. Elle était fine et élancée, ses zébrures étaient dun noir envoûtant et ses nageoire avaient une couleur orange vif. Personne ne pouvait la manquer, et pour cause, cétait la plus belle femelle du banc, celle qui avait une taille mannequin, qui déambulait dans le lac avec une grâce quasi surnaturelle au point de faire tourner la tête à tous les mâles qui lapercevaient
et qui était la propriété de son mentor !
_ Marcus, dit-il dune petite voix.
_Quoi ? Tu vois pas que jinspecte !
_ Je sais mais
_ Eh bien parles ! Je ne vais pas te bouffer.
_ Ils
Ils ont eu Isabulle.
_ Non, cest pas possible !
Marcus chercha la femelle du regard. Il laperçut, coincée parmi une horde de mâles étrangers, morte. Il narrivait pas à le croire ! Isabulle, la seule femelle digne dassurer sa descendance. Il sapprocha du corps sans vie, resta un instant à admirer cette perfection, puis reprit son chemin, il ne devait montrer aucune faiblesse, et puis, il y avait dautre femelles.
Un peu plus loin, un mâle se débattait dans le filet. Quand il les aperçut, il cria :
_ A laide ! Aidez-moi ! Tony, tu ne peux pas me laisser ici sans rien faire !
Cétait Frankie, son compagnon de chasse et son meilleur ami, mais il ne pouvait rien faire au risque dêtre prisonnier de ces mailles infernales. Il détourna son regard, pour ne pas montrer sa tristesse et poursuivit son chemin. Marcus, quant à lui, sapprocha de son congénère et lui dit dun ton taquin :
_ Aides-toi et le Lac taidera ! Ah ah ah !
Tony était furieux mais il ne pouvait pas se mesurer à une perche d1 Kg.
Six mètres plus loin, ils rencontrèrent un autre jeune mâle, à peine accroché au filet :
_ Non mais dis moi que je rêve ! Regarde Tony, cest lidiot du banc. Il est à peine accroché et il nessaie même pas de se débattre. Il faut vraiment être débile pour accepter la mort sans combattre ! Enfin, cest plutôt une bonne nouvelle, il arrivait justement à maturité. Je me demande comment il a réussi à survivre jusquà maintenant.
_ Il a eu beaucoup de chance, proposa Tony.
_ Ouais, cest ce quon dit toujours. Non mais tu te rends compte, sil avait fécondé ne serais-ce quune de mes femelles, on aurait eu toute une armée de benêts sur le dos, et avec cette foutue chance, ils auraient contaminé tous les ufs une fois à maturité. Cest un coup à mettre notre espèce en danger, crois-moi !
_ Sans compter que notre population aurait chuté, dit Tony.
_ Et Ceux-du-Dessus auraient importé des étrangers dans notre banc ! renchérit Marcus.
_ Oh, si ce sont des femelles, cest pas grave, ce sont toujours des pondeuses en plus.
A cette idée, Tony laissa échapper un peu de laitance. Marcus le remarqua et regarda son assistant avec sévérité. Celui-ci sentit ses ouïes rougir :
_ Oups ! Désolé.
Marcus ne dit rien, ce qui inquiéta le jeune mâle. Ils poursuivirent leur inspection dans un silence oppressant.
Arrivés à la fin du filet, Marcus fit un bilan de ses observations :
_ Bon, daprès ce que jai pu remarquer, ya pas eu trop de pertes. On a plutôt bien géré les déplacements de cette nuit malgré la perte inestimable de ma chère petite Isabulle.
_ Oui, enfin
il y a quand même plus de femelles que de mâles dans ce filet. Et si Ceux-du-Dessus sen aperçoivent, on est bon pour une invasion de mâles tout droit sortis don ne sait où.
Marcus réfléchit à cette remarque puis, quelques minutes plus tard, il dit :
_ Tu as raison, faut équilibrer la balance !
Il donna un grand coup de queue sur le jeune assistant qui se retrouva projeté sur le filet. Sa tête se prit entre les mailles. Tony se débattit avec toute lénergie du désespoir mais il ne pouvait échapper à son destin. Il se mit à insulter son traître de mentor qui sen allait déjà vers les profondeurs du lac.
_ Bon ,cest pas tout, se dit-il. Mais faut que je me trouve un autre assistant si je veux vivre un an de plus !
Il sapprocha de son banc et toisa les jeunes mâles rodant autour des femelles prêtes à pondre.
P'tit Juju
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