Des lyres
Le réveil sonne ! Ce matin n’est pas comme les autres. Je suis
heureuse de me lever. Les vacances sont enfin arrivées. Je regarde par la fenêtre. Toujours la même image : les murs. En ville, être chez soi ou dehors, c’est pareil : toujours
entre quatre murs ! Mais tout à l’heure, fini le labyrinthe en briques et à moi le doux été que j’attends avec impatience. Cette année, j’ai décidé de partir toute seule pendant une semaine.
J’ai besoin de réfléchir et de me retrouver. J’ai loué un petit chalet dans le Lot. Je vais être isolée et pouvoir savourer les cadeaux de l’été : les couleurs, le parfum des fleurs, les
cieux étoilés, le chant des oiseaux et celui des grillons. Vite, je vais préparer mes bagages.
Mes affaires sont enfin prêtes. Une dernière vérification pour être
certaine de ne rien avoir oublié. Je fais le tour de mon appartement. Les robinets sont bien fermés et le gaz est bien éteint. Je crains toujours de tout retrouver en catastrophe. Tout est
bon ! Je peux enfin partir rassurée. Comme d’habitude, les voitures vont dans tous les sens. Leurs odeurs et le bruit me sont très désagréables. Une foule de gens encombre les trottoirs.
Paris est comparable à une fourmilière d’humains. Tout le monde marche vite. Personne ne prête attention aux autres. Vivement que je sois arrivée. Bientôt fini le capharnaüm de la
ville !
Après sept heures de trajet, j’arrive enfin dans le Lot. Je suis le plan
qui m’a été transmis. Le chalet se trouve au bout d’un petit chemin en terre nommé « le chemin des pensées ». De loin, je commence enfin à apercevoir la petite maison en bois. Le
paysage est magnifique. Je suis impatiente de découvrir la région. La propriétaire, Madame Boqueur m’attend sur la terrasse. Je descends de la voiture et je me dirige vers
elle :
- Bonjour Madame Boqueur.
- Mademoiselle Amont je présume.
Le trajet s’est il bien passé ?
- Un peu long. J’étais très pressée d’arriver.
- Pouvez vous signer ici et je vous remets les clefs. Je vous donne aussi
ce papier sur lequel sont inscrites certaines consignes à respecter durant la location. N’hésitez pas à m’appeler si vous avez besoin de renseignements ou un problème quelconque. Veuillez
m’excuser de ne pas rester plus longtemps mais j’ai quelques obligations.
- Je vous remercie Madame.
- Bon séjour et à bientôt.
- Au revoir !
Madame Boqueur repart et me voila seule dans un endroit qui m’est
totalement inconnu.
Sur le mur de l’extérieur est accrochée une pancarte sur laquelle est
inscrit « Bon Temps ». Cela me donne plein d’espoir. Je rentre à l’intérieur pour visiter. La pièce est assez grande. D’un côté il y a une petite cuisine, au milieu une salle à manger,
de l’autre côté un petit salon et une petite mezzanine où se trouve le lit. La vue de chaque fenêtre est magnifique. Au loin, j’aperçois des champs, la forêt, des plaines et une grande falaise.
J’entends le chant des oiseaux. Je décide de sortir pour visiter les environs. A peine dehors, je respire une grande bouffée d’air pur. Tout est calme. Je me sens bien.
Le soleil brillant donne l’impression de résonner avec la nature et
les fleurs semblent lui sourire. Je trouve un coin où l’herbe est moelleuse et je m’allonge. Le ciel est d’un bleu sublime. Je ferme les yeux et commence à songer. Que va m’apporter cette semaine
de solitude ? Vais-je changer ? Suis-je individualiste et pressée comme les gens de Paris ? Pourquoi me poser toute ces questions ? Je suis bien, allongée ici. J’ai
l’impression de ne faire plus qu’un avec la nature. Je ramasse une marguerite. Je la regarde. Pourquoi ne parle t’elle pas ? Suis-je indifférente à ses mots ? Apparemment les pétales
savent révéler les sentiments de l’être aimé. Mais aucun homme n’a encore touché mon cœur. Je décide alors de détacher un à un les pétales en espérant qu’ils me révèleront qui je suis? Je
commence à ôter les pétales en récitant les caractères de ma personnalité : je m’aime, je ne m’aime pas, douce, songeuse, volontaire, déterminée, aimante, intelligente, attentionnée. Je
continue mais le dernier pétale s’arrête sur trop rêveuse. Je laisse tomber la fleur. Il est vrai que mon imaginaire prend beaucoup de place dans ma vie. Je retourne dans le chalet. Je m’assois,
commence à lire et je m’endors.
Je me réveille en sursaut. Je tiens encore le livre posé sur mes genoux.
Une fois de plus, mes rêves ont dominé les dix dernières pages. Impossible de m’en souvenir. Je me suis arrêtée sur la description d’un doux paysage printanier. Pour moi, l’univers des livres est
semblable aux petits tourbillons qui soulèvent les feuilles tombées des arbres durant l’automne. Je me laisse souvent emporter par les mots avant d’être poussée par le souffle de mes rêves. Je
referme le livre. Il est déjà vingt heures. Je me dirige dans la cuisine pour me préparer à dîner.
La nuit commence à tomber. Au loin j’aperçois le couché du soleil. Les
couleurs roses et orangées rendent le paysage gracieux. Si je savais peindre, j’immortaliserais cet instant. Je retourne m’allonger dans l’herbe tout en laissant chaque brindille me chatouiller
les bras et les jambes. Le silence est mélodieux. Il fait enfin nuit. Le ciel étoilé est fabuleux. Je n’ai jamais vu autant d’étoiles. C’est un des endroits de France où il n’y a aucune grande
ville à proximité pour illuminer le ciel. Quelle chance d’être ici. Une étoile filante vient de passer juste au dessus de moi. On dit toujours qu’il faut faire un vœu. Je n’aime pas cette
coutume. A ce moment précis, le seul vœu qui me traverse l’esprit est de revoir encore plein d’étoiles filantes car ce spectacle est sans égal. Je décide d’aller me coucher.
J’ouvre le volet. Le soleil est déjà levé depuis longtemps. Une belle
journée semble se préparer. Je sors sur la terrasse afin d’apprécier pleinement la vue. Soudain, parmi le chant des oiseaux et celui des grillons, j’entends de la musique. Le son ressemble à
celui d’une harpe mais quelque chose est différent. Je devine enfin que quelqu'un joue de la lyre. Je commence à me diriger vers l’endroit d’où provient le son. Je traverse une partie de la forêt
qui me semble bien calme ce matin. Les arbres sont immobiles. Tout est silencieux. La forêt me donne l’impression d’écouter la mélodie. Je me rapproche de plus en plus. Ca y est, la musique
provient d’ici. Je regarde tout autour de moi mais il n’y a personne. Je remarque un petit ruisseau au pied d’un gigantesque Saule pleureur. Je n’en ai jamais vu d’aussi magnifique. Le reflet du
soleil dans les feuilles de l’arbre lui donne une couleur dorée. Le Saule pleureur dégage quelque chose de magique. J’ai l’impression qu’il m’attire vers lui.
Au pied de l’arbre, je remarque un rocher. Je décide de m’asseoir pour
continuer à écouter la lyre. En me dirigeant vers lui, involontairement je marche sur une branche séchée. Le bois fait un gros craquement. Alors, la musique s’arrête tout à coup. Je m’assois
quand même sur la pierre. Aussitôt, quelqu’un se met à parler :
- Il y a
quelqu'un.
La voix semble venir du saule pleureur. Je me lève pour regarder derrière
mais il n’y a personne. Ai je rêvé ? Je décide de répondre.
- Je suis Sophie.
Aucune réponse. Je n’entends plus un bruit. Je commence à avoir peur.
Est-ce une blague ? Je répète à nouveau ma réponse.
- Je suis
Sophie.
Toujours aucune réponse. Je m’impatiente de plus en plus. Je décide
d’attendre une minute avant de repartir. Je me lève et au même moment, quelqu'un me répond.
- Qu’est ce Sophie ?
Je ne suis pas sûre d’avoir bien compris.
- Sophie est mon prénom.
- Qu’est ce un
prénom ?
- C’est un mot utilisé pour me différencier des
autres.
- Moi je n’ai pas de prénom. Ce qui me différencie des autres ce sont mes
feuilles, mes branches, le dessin de mon écorce.
A ces paroles je comprends que je suis en train de parler à un arbre qui
me répond. Comment est ce possible ? Suis je folle ? Une énorme angoisse m’envahit. Ai-je pris des risques en venant seule dans une région qui m’est inconnue. L’envie de vite
rejoindre le chalet surgit en moi. Cependant, je veux savoir si la voix est bien celle du saule pleureur.
- Es tu un
arbre ?
- Oui, je suis un arbre. Et toi,
tu es un être humain car seul un humain utilise le même langage que le tien. Les autres espèces de la nature utilisent tous le même mais il est très différent du vôtre. Me permets tu de te poser
une question ?
- Bien
sûr.
- Si tu t’appelles Sophie pour
être distinguée des autres humains, cela veut- il dire qu’ils sont tous identiques à toi ?
- Eh bien non ! Chaque être
humain est différent et unique. Je ne ressemble pas à tous les hommes. Nous avons tous des yeux différents, ou bien les cheveux, le nez et même l’odeur.
- Alors à quoi te sert ton
prénom ?
- Il sert à m’appeler. Il fait
partie de mon identité.
La chose la plus extraordinaire de ma vie est en train de se produire. Je
converse avec un arbre !
- Peux tu me donner un
prénom ? Moi aussi je suis unique comme chaque arbre de cette forêt.
- Je veux bien t’appeler Parole
car tu es un arbre qui parle.
- Mais tous les arbres parlent.
Les êtres humains ne savent tout simplement pas écouter. Chaque arbre de la forêt discute avec les oiseaux, les insectes, le soleil et la pluie.
A ces mots, je suis très surprise. L’homme serait il sourd devant la
nature ? Je commence à me sentir étrange. Je décide de retourner au chalet. Je promets à Parole de revenir le lendemain.
De retour au chalet, je me sens bouleversée par ce que je viens de
vivre. Ai je vraiment parlé avec un arbre ? L’homme peut il vraiment communiquer avec les autres « êtres » vivants de la nature ? Je doute encore beaucoup. Il est déjà
midi. Je me prépare à déjeuner. Je suis assise à la table lorsqu’une mouche atterrit dans mon verre d’eau. Elle se débat pour sortir du verre mais elle n’y parvient pas. Je décide de l’aider en
la sortant de l’eau. Je la tiens au bout de mon doigt mais elle ne bouge plus. Je souffle tout doucement sur elle pour la sécher. La mouche se remet à bouger. Elle est sauvée ! Je me
souviens de ce que Parole m’a dit sur les insectes. Alors, je tente de parler à la mouche mais elle ne me répond pas. Je secoue la main violemment pour la faire s’envoler mais elle ne semble pas
vouloir me quitter. Je lui caresse les ailes mais elle ne bouge toujours pas. La mouche a l’air de me faire confiance. Peut être me remercie t-elle de l’avoir sauvée ? Elle reste sur
moi comme si elle se sentait protégée. Cependant, j’aimerais bien manger. Je sors dehors et souffle sur elle. Elle ne s’envole toujours pas. Je la dépose sur le muret de la terrasse et je
retourne finir mon déjeuner.
L’après midi, je décide d’aller randonner. Je prends soin de ne pas
oublier du papier et un crayon. Il m’arrive souvent d’écrire. Je découvre une rivière au pied d’une falaise. Le bruit de l’eau est reposant. Je profite du charmant chemin que je parcours. Au loin
j’aperçois une prairie sur laquelle je décide de m’aventurer. Je m’assois par terre. Je sors un papier et un crayon de mon sac puis je commence à écrire un poème :
Douce nature tant harmonieuse
L’été fait danser toutes tes couleurs
Tu es si douce et si charmeuse
Que tu fais fleurir en moi le bonheur
J’ai marché doucement dans ta forêt
Suivant la mélodie d’une lyre
Un grand saule pleureur j’ai rencontré
De sa sagesse, il m’a fait pâlir
L’homme est il vraiment sourd devant
toi ?
Oh nature, tu es si mystérieuse
Est-ce un secret qui s’éveille en moi
Ou un piège afin d’être
moqueuse ?
Le lendemain, je retourne auprès du Saule pleureur. En me rapprochant de
la forêt, j’entends à nouveau le son de la lyre. Cette mélodie est divine. Je m’assois sur la pierre afin d’écouter. Quelques minutes s’écoulent avant de commencer à parler.
- Est-ce toi Parole qui joue de la
musique ?
- Ce n’est pas possible Sophie. Je suis un arbre. Ce
que tu entends est un de mes souvenirs que je partage avec la forêt.
- Quel âge as-tu
Parole ?
- Qu’est ce
l’âge ?
- L’âge est le nombre d’années
que l’on a vécu.
- Qu’est ce une
année ?
- L’année est déterminée par un nombre de jours
précis.
- Alors j’ai beaucoup de jours
et de nuits. Et toi Sophie ?
- J’ai vingt quatre
ans.
- Mais à quoi te sert il de savoir que tu as vingt
quatre ans ?
- Je ne sais pas. C’est peut
être une façon de se repérer dans le temps de la vie.
- Je ne comprends vraiment pas
les êtres humains. Le temps se vit, il ne se compte pas. Crois tu Sophie que le soleil s’amuse à savoir combien de jours il vit ?
- Non, surtout que pour le
soleil, il fait toujours jour !
Parole a raison. L’homme a apprivoisé la nature. Il s’est basé sur des
phénomènes naturels pour former le culturel. Il a nommé quatre saisons et il se retrouve paniqué lorsqu’il fait trop chaud au mois d’octobre alors que c’est tout simplement naturel. Il a inventé
le calendrier. Puis l’heure dont le résultat est une course après le temps. L’homme construit des murs autour de lui. C’est sûrement cela qui l’empêche d’entendre la
nature.
Je retourne au chalet. Je n’arrête pas de penser à Parole. Il semble
connaître tant de choses. Est-ce ça ce qu’on appelle la sagesse d’un arbre ? L’Homme a fait ses choix depuis longtemps. Beaucoup de questions se bousculent dans ma tête. Demain, je vais
retourner au pied du saule pleureur. Il semble connaître beaucoup de vérités que j’ignore.
Cet après midi, je pars visiter une grotte. Ainsi, je découvre des dessins
préhistoriques. Il y a même une trace de pas d’une petite fille datant de la préhistoire. Je suis toute admirative devant ce spectacle existant depuis plusieurs milliers d’années. A la fin de la
visite, je vais rencontrer le directeur de la grotte pour lui poser quelques questions. Il m’invite gentiment à visiter certaines parties de la grotte interdites aux visiteurs. J’accepte tout de
suite sa proposition. Nous commençons par descendre dans un tunnel très étroit. Je dois faire attention aux stalactites et aux stalagmites afin de ne pas me faire mal. Tout est si sombre. C’est
le genre d’endroit dans lequel sans lampe, l’obscurité est complète et il n’y a aucune chance de survie. Nous arrivons enfin dans une galerie dans laquelle nous pouvons nous tenir debout.
J’utilise la lampe torche pour regarder tout autour
de moi. C’est magnifique. Les stalactites et les stalagmites ont des couleurs brillantes. De longues racines des arbres au dessus de nous sont apparentes dans la grotte. Nous faisons enfin demi
tour. Je commençais à me sentir un peu angoissée sous la terre ! En sortant de la grotte, le soleil nous éblouit. Toute contente, je remercie le directeur de m’avoir permis d’observer
d’autres merveilles de cet endroit. Le soir arrive vite et je décide de dormir tôt.
Je me réveille en sursaut. Je regarde l’heure. Il est déjà midi. Je mange
un peu et je pars voir Parole. Aujourd’hui, il est encore plus beau que les jours précédents. Le soleil donne l’impression d’un murmure sur chacune de ses feuilles.
- Parole, c’est
Sophie.
- Oui, je t’ai entendu arriver. Me permets tu de te
conter une histoire aujourd’hui ?
- Avec
Plaisir.
- Je vais te raconter l’histoire de la
terre. Ce récit m’a été transmis par la pierre et l’eau. Tout a commencé avec le néant. Un jour une graine contenant l’eau, l’air, la terre et le feu est apparue dans l’univers. Ces quatre
éléments vivaient dans un noyau. Mais l’entente entre les quatre éléments n’était plus possible. Alors, ils décidèrent de se séparer. Le noyau explosa dans l’univers. Ainsi se formèrent des
milliers d’autres noyaux faisant naître les planètes, les étoiles, le soleil et la lune. Chaque planète se développa comme un fruit. Cependant, seule la terre trouva un équilibre et un accord
avec tous les éléments. L’eau, la terre et le soleil commençaient à s’ennuyer. Des milliers d’années passèrent, lorsqu’un jour de nouveaux éléments apparurent. Ils eurent l’idée d’assembler des
éléments entre eux. Ainsi, la nature, les poissons, les dinosaures et les insectes naquirent. Les quatre éléments ne furent pas satisfaits de leur création car les dinosaures ne discutaient pas
avec eux. Alors, le soleil demanda au temps de créer une nouvelle ère. Les insectes, les poissons survécurent et la nature repoussa très vite. De nouvelles créatures apparurent. Puis un
jour l’homme sortit de l’eau. Tout commença à être harmonieux sur la terre. Les quatre éléments furent satisfaits. Ils purent enfin communiquer avec les hommes, les animaux et toutes les plantes.
Seulement, les hommes se détournèrent des éléments car ils avaient peur. Ils étaient sans défense devant la hauteur des arbres, les animaux sauvages et les violences naturelles. Aujourd’hui, les
quatre éléments continuent à vous observer et vous parler mais vous ne savez plus entendre depuis longtemps.
- Merci de m’avoir conté cette
histoire Parole. Je dois rentrer maintenant.
Je suis émue par l’histoire de Parole. Il faut absolument que je rentre au
chalet. J’ai besoin de réfléchir. D’après Parole, la terre est comme un fruit. Toutes ces idées commencent à me mettre mal à l’aise. Après ce qu’il m’a dit, je n’ose plus manger de fruit ou de
viande. Je me repose un peu. Lorsque j’ouvre les yeux, la nuit a commencé à tomber. Je sors dehors et j’observe les étoiles. La voie lactée est très apparente ce soir. D’un seul coup une idée me
traverse l’esprit. La voie de l’homme est peut être de se nourrir seulement avec du laitage. Je rentre dans le chalet pour manger un bout de fromage et un yaourt.
La semaine est passée vite. Je repars déjà aujourd’hui. J’ai dit au revoir
à Parole. Je pense ne jamais le revoir. Cette idée m’attriste beaucoup. Parole m’a tant appris sur la nature et la vie. Je boucle ma dernière valise. Je suis enfin prête. J’ai vu Madame Boqueur
ce matin et je dois passer lui remettre les clefs. Je regarde une dernière fois le charmant paysage de mes vacances. Je monte dans la voiture et je commence à partir. Arrivée au bout du chemin,
je ressens un pincement au cœur. Parole et la douce nature du Lot vont me manquer. Plein de questions surgissent en moi. Vais-je pouvoir revivre dans une grande ville ? Ne suis pas plutôt
destinée à vivre en pleine nature ? Sinon à quoi me servent toutes ces discussions avec Parole ? Il faut en parler au monde entier afin qu’il sache la vérité.
Le lendemain matin, je mets quelque seconde avant de me souvenir que je
suis à Paris. Je prends mon petit déjeuner avant de sortir faire quelques courses. De nouveau dehors dans les rues de Paris, je me sens mal à l’aise. L’air que je respire me donne l’impression de
m’empoisonner. Finies les odeurs des fleurs que je respirais encore hier. Rien n’est calme dans cette ville. Toutes les cinq minutes, on entend klaxonner. Les gens sont stressés et ils marchent à
toute allure. Pourquoi suis-je rentrée ? La vie est vraiment faite de contraintes. Quelle chance a Parole de ne pas connaître tout ça. Je commence à me sentir étouffée par les murs qui
bordent toutes les rues. J’ai l’impression que mon visage est tout attristé. Alors je continue à marcher tout en essayant d’être discrète et de fuir les regards.
Le soir, je pars dîner chez mes parents. Je suis heureuse de les revoir et
impatiente de leurs raconter mes vacances. Arrivée chez eux, je suis accueillie à bras ouverts. Nous nous installons dans le salon pour prendre un apéritif. Je commence à leur détailler mes
vacances. Tout d’abord, je leur explique toutes mes visites. Puis j’en viens à Parole. A ce moment là, mes parents me jettent des regards inquiets. J’ai l’impression qu’ils ne me croient pas. Je
continue tout de même. Puis je leur apprends aussi ma décision de ne plus manger autre chose que des produits laitiers. A ce moment là ma mère réagit.
- Tu ne te rends pas compte Sophie que tu te fais du
mal à ne plus manger équilibré. Et s’il y a des fruits et des animaux dans la nature, c’est pour que l’homme puisse se nourrir. Tu ne vas pas bien du tout. Ton histoire avec Parole est
incroyable. Je pense que tu es malade. Ce genre de chose peut arriver à n’importe qui. Ton père et moi allons t’aider.
Je comprends alors l’ampleur de mon histoire. Mes parents, ont-ils raison
de s’inquiéter ainsi ? Nous passons à table. Pour leur faire plaisir, je me nourris normalement. A la fin du repas, je décide de rentrer chez moi mais mes parents me forcent à rester
dormir.
Le matin, ma mère me réveille à neuf heures. Dans son regard, je devine
qu’elle a discuté avec mon père au sujet de Parole. Mon père m’attend à la table. Le petit déjeuner est prêt. Ma mère s’assoit avec nous. Ils n’ont pas l’air très bien. Il commence à me
parler.
- Sophie, nous avons pris une
décision en ce qui te concerne. Nous avons appelé l’hôpital psychiatrique ce matin et les médecins t’attendent.
Je ne leurs réponds rien. Je continue à manger mes tartines. Au bout d’un
moment, je lève la tête et je leurs souris. Après le petit déjeuner, ils m’emmènent. Dans ma tête, je me répète la même chose : je n’ai pas rêvé. Pour moi Parole était bien réel et personne
ne pourra me faire changer d’avis. Arrivé à l’hôpital, une dame nous accueille. Elle me fait visiter les lieux et elle me montre où se trouve ma chambre. Mes parents me saluent tout en me
promettant de me rendre visite le lendemain.
Après avoir passé une semaine seule dans le Lot, me voici seule dans une
chambre à l’hôpital. J’aimerais convaincre mes
parents au sujet de Parole. Mais je sais que c’est inutile. Je ne vais jamais rien pouvoir révéler au monde entier car je serais considérée comme une folle. On frappe à la porte. Une infirmière
au visage très doux vient m’annoncer que le psychiatre m’attend. J’arrive dans son cabinet.
- Bonjour
mademoiselle !
- Bonjour
monsieur !
- Vous êtes Sophie
Levernier.
- Oui.
- Pourquoi êtes vous là ?
Alors, je lui raconte mes vacances et toutes mes discussions avec Parole.
Il est très attentif à tout ce que je lui dis. Par moment, je le vois même sourire. Peut être me croit-il ? Je finis mon histoire. Il commence à me répondre.
- Entendez vous encore des
voix ?
- Non ! J’entendais
seulement la voix de Parole.
- Je pense mademoiselle que vous
avez eu une bouffée délirante. Ne vous inquiétez pas, il n’y a rien de grave. Je vous revois demain.
Je lui serre la main pour le saluer. En sortant de son cabinet, je suis un
peu perdue. Cependant, je continue à me persuader que je n’ai pas rêvé.
De nouvelles interrogations traversent mon esprit. Que fais je ici ?
Je devais passer des vacances toute seule pour me retrouver. Au lieu de ça, je me retrouve à l’hôpital. Il y a un petit patio où les gens sortent pour fumer. Je décide d’y aller car il y a une
partie « jardin » recouverte l’herbe. A la recherche des sensations que j’ai connues dans le Lot, je m’allonge. Je pense à nouveau à tous les bons moments passés pendant mon séjour. Je me promets alors de repartir
aux prochaines vacances. Mes parents, toujours attentionnés, m’ont laissé un poste afin d’écouter de la musique. J’en profite pour faire découvrir de la musique classique aux autres patients. Je
leur passe un cd de Satie. La musique est délicate et je me laisse transporter par le son du piano.
Une semaine s’est écoulée. Les rendez vous avec le psychiatre me font
douter de plus en plus. Tout en continuant à m’interroger au sujet de Parole, je finis par affirmer que tout était le fruit de mon imagination. Le psychiatre et mes parents ont donc discuté
ensemble. Je peux enfin rentrer chez moi. De retour dans mon appartement, je me sens encore étouffée par mes quatre murs. Je tourne en rond. Il faut que je fasse quelque chose. Je ne peux pas
laisser les gens dans l’ignorance. Mais il est trop tard, l’homme a déjà choisi sa manière de vivre. Beaucoup trop de gens ne s’intéressent pas à la nature. Ils préfèrent se créer des besoins.
J’ai vécu une expérience extraordinaire en discutant avec Parole. Maintenant, tout est fini. Il ne me reste plus qu’à accepter la dure réalité de la vie. Je me promets, tout de même, de partir
bientôt de Paris pour vivre à la campagne. La routine de la ville devient de plus en plus insupportable. Pourtant, je commence à me poser beaucoup de questions au sujet de Parole. Ai-je vraiment
parlé avec un arbre ou était ce un délire ?
Céline en décembre 2006
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